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le webzine sur l'Europe de l'Association Jean Monnet - N° 9 / Avril 2006

Interviews
  Interview de S.E. Monsieur Sabin Pop
Ambassadeur
de Roumanie en France

  Interview de S.E. Monsieur Sabin Pop
Ambassadeur
de Roumanie en France
04.04.2006

 

I. Comment la Roumanie a vécu la période qui a suivi la chute du communisme ?

La révolution de 1989 n’a pas marqué seulement la chute du communisme mais aussi l’entrée de la Roumanie dans une période de profondes transformations, parfois douloureuses, avec des hauts et des bas, à travers lesquelles une grande partie des structures politiques et économiques de l’ancien régime ont été écartées et remplacées par de nouvelles structures, qui ne sont pas forcément plus performantes.

C’est le moment où la société roumaine s’est « ré-ouverte » vers la civilisation et vers les valeurs occidentales, c’est-à-dire vers un espace politique, économique et culturel auquel la Roumanie a toujours appartenu.

Expression directe de ces transformations, les citoyens roumains ont regagné leurs droits et leurs libertés démocratiques fondamentales. Le système politique, caractérisé par l’existence du parti-état, c’est-à-dire du parti unique, a été remplacé par le pluripartisme. Le résultat a été tout un « éventail » de partis politiques démocratiques couvrant tout le spectre politique roumain. Et en même temps, avec la victoire de la Révolution de 1989, le peuple roumain a pu élire librement ses représentants pour les nouvelles institutions démocratiques du nouvel Etat de droit. La Roumanie est passée d’une structure d’économie centralisée et de commande (conformément au modèle économique d’avant 1989) à une économie soumise aux lois concurrentielles du libre marché.

 

II. A ce jour, quels sont, selon vous, les points forts et les points faibles de la Roumanie dans le processus d’intégration à l’Union européenne ?

Si j’essaie d’énumérer les points forts de la Roumanie dans son processus d’intégration européenne, je mentionnerais d’abord le grand soutien de la part de la quasi-totalité de l’opinion publique roumaine à l’objectif d’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne. D’ailleurs, tous les partis politiques roumaines, parlementaires ou non, ont inscrit cet objectif stratégique en place prioritaire dans leurs agendas de politique extérieure.

N’oublions pas que la Roumanie va représenter, dans sa qualité de futur membre de l’Union européenne à 27, le 7ème Etat du point de vue de la dimension démographique et le 8ème du point de vue de la superficie. Mon pays possède un potentiel agricole remarquable, la Roumanie étant considérée entre les deux guerres comme le greniers à blé de l’Europe. La force de travail est bien qualifiée et disciplinée, les travailleurs roumains étant très appréciés partout en Europe. Et dernière chose non négligeable, en qualité de futur membre de l’Union européenne, la Roumanie peut apporter une contribution importante pour promouvoir la PESC/PESA de l’Union européenne et pour contrôler les flux de l’immigration illégale provenant des Etats du Moyen Orient, de la Mer Caspienne et de l’Asie Centrale.

N’oublions pas qu’avec l’admission de la Roumanie, l’Union européenne deviendra riveraine de la Mer Noire, et que plus de 70% du besoin énergétique des Etats occidentaux provient ou transite par cette région. En conséquence, mon pays détiendra une position stratégique importante dans le domaine de la sécurité de l’espace de l’Union européenne, à côté des autres partenaires communautaires.

Concernant les points faibles, je mentionnerais d’abord ceux qui sont relatifs à un manque d’esprit d’initiative, visible surtout parmi la population âgée, dû à la longue période vécue sous le système communiste, une capacité administrative encore insuffisante avec des conséquences directes sur la capacité d’absorption des fonds communautaires, la division des propriétés agricoles (ce qui influence directement la productivité du travail dans ce secteur), ainsi que le niveau des infrastructures de transport encore sous la moyenne communautaire.

 

III. Pensez-vous que les relations franco-roumaines historiquement privilégiées soient toujours d’actualité ?

Les relations franco-roumaines ont connu à la fois une longue et glorieuse histoire. La France a toujours su être à côté de la Roumanie dans tous les moments importants de notre histoire. Je commencerai par l’Union des Principautés roumaines en 1859, à l’époque de Alexandru Ioan Cuza. J’évoquerai ensuite la constitution de la Grande Roumanie, après la fin de la première guerre mondiale, et pour ne pas trop entrer dans les détails historiques, je m’arrêterais à la période d’après décembre 1989, commencée par la chute du régime communiste de notre pays et le soutien accordé dès le début par la France à toutes les démarches roumaines de réintégration dans la communauté occidentale pour que la Roumanie soit admise dans l’OTAN et dans l’UE.

A présent, la Roumanie représente pour la France un important allié au sein de l’OTAN grâce à sa contribution pour la stabilité et la sécurité de l’espace euro-atlantique, un partenaire économique et un milieu d’investissement très attractif ainsi qu’un futur membre significatif de l’UE-27. En même temps, il est important de souligner que la France et la Roumanie partagent une vision identique ou convergente sur le futur de la construction européenne et sur plusieurs points inscrits dans l’agenda européen. Les deux pays ont des objectifs communs et je crois qu’il suffit que je mentionne la politique agricole commune, le développement rural, l’édification de la dimension de sécurité et de défense de l’UE ou le modèle social européen. En plus de ça, la Roumanie représente pour la France un vrai pôle de latinité et un vrai pivot de la francophonie internationale, le plus important, d’ailleurs dans l’Europe centrale et orientale.

 

IV. Etes-vous optimiste sur les perspectives d’adhésion de la Roumanie dès le 1er janvier 2007 ?

Je suis plus qu’optimiste, et suis complètement convaincu par la capacité de mon pays à atteindre l’objectif de l’intégration européenne en suivant le calendrier établi par le Conseil européen pour le 1er janvier 2007. Il me faut mentionner que cet optimisme connaît un autre ressort, dirais-je, toujours aussi important. Il s’agit du soutien politique, moral et financier reçu d’une manière ferme et permanente par la Roumanie dès le lancement de la 5ème extension de l’UE, et cela de la part de partenaires et alliés traditionnels au niveau européen, parmi lesquels la France s’est toujours trouvée au premier rang.

 

V. Les autorités roumaines envisagent-elles des manifestations particulières pour célébrer la prochaine adhésion ?

Les autorités roumaines ont en vue un riche calendrier de manifestations destinés à marquer le moment symbolique de l’admission de la Roumanie dans l’UE, le 1er janvier 2007 aussi bien dans le pays que dans les Etats voisins. En ce qui me concerne, l’Ambassade de Roumanie à Paris se propose de marquer cet événement de référence dans l’histoire d’après décembre 1989 de notre pays par l’organisation de conférences, de séminaires, d’événements culturels avec la participation de personnalités de prestige de la sphère politique, économique, sociale ou culturelle. Certaines de ces manifestations sont déjà finalisées, et d’autres sont en cours de l’être.

 

VI. Selon vous, le contexte historique – et les valeurs fondatrices (paix, ouverture, tolérance, recherche de l’intérêt commun…) - de la construction européenne, démarrée à l’ouest de l’Europe avec l’acte du 9 mai 1950, déclaration de Robert Schuman proposée par Jean Monnet, sont-ils connus en Roumanie ? Des milieux universitaires, des milieux politiques, dans les écoles, dans la population ? (Si ce n’est pas suffisamment le cas, pensez-vous qu’il puisse être utile d’envisager une politique d’information spéciale destinée à ces publics ?)

Le début de la construction européenne est bien connu en Roumanie, surtout par les catégories jeunes et dynamiques de la population. D’ailleurs, la problématique européenne fait l’objet de nombreux cours universitaires, post-universitaires et doctoraux qui jouissent d’un grand intérêt de la part des jeunes.

D’autre part, les autorités roumaines ont mis au point, en tant que partie intégrante de la stratégie nationale, une large promotion et popularisation des principes de la construction européenne parmi les citoyens. Le but étant une meilleure familiarisation avec les institutions communautaires, des droits et des obligations qu’ils auront en qualité de futurs citoyens de l’Union européenne.

 

* * * *  

 

Darina Karova

Interview de Darina Kárová
Directrice du Festival international de théâtre de Nitra - Divadelná Nitra, Slovaquie
8 février 2006
Théâtre Andrej Bagar,
siège du Festival international de théâtre de Nitra (http://www.nitrafest.sk)

 

Photo de Pavol Mayer  

CEDH: Vous êtes fondatrice du plus grand festival international de théâtre de Slovaquie, - Divadelná Nitra. Vous en êtes aussi la directrice, sur une base de réélection tous les 4 ans. Comment a évolué cet événement, qui fêtera ses 15 ans en septembre prochain ?

Darina Kárová: Divadelná Nitra est une initiative non gouvernementale, qui, dans son esprit de liberté, s’est parfois durement confronté au contexte politique et social slovaque. Sa vulnérabilité économique est le prix de son indépendance. À sa création en 92, le festival reçoit une aide de 84% de l’état qui, à cette époque, soutient encore massivement les activités culturelles, surtout internationales. Cette subvention passe à zéro en 1997, sous le gouvernement ultra-nationaliste de Vladimir Mečiar, qui dure de 94 à 98. Le festival va par la suite se stabiliser et se développer, - avec le défi d’être prêt pour septembre avec des accords de subventions en mai. Dans les moments cruciaux, Divadelná aura survécu grâce à l’aide des pays européens - aujourd’hui de 25% -, et du privé.

 

CEDH: De quelle façon s’est, en parallèle, développée la programmation ?

Darina Kárová: À partir de 1997, nous inversons la part spectacles étrangers/spectacles slovaques - les premiers passent à 10 environ et les nationaux entre 3 et 5. De plus, nos possibilités comme nos choix propres nous font depuis lors privilégier les “découvertes”, plutôt que des célébrités comme Peter Brook, Philippe Genty ou Rodrigo Garcia, que nous recevions au début avec des jeunes plutôt venus de l’“Est”.

Nombreux sont nos ex “étoiles montantes” aujourd’hui très connus, tels les metteurs en scène Jan Antonín Pitínský (Rép.Tchèque), Andreas Kriegenburg (Allemagne), Eric Lacascade (France) … Grâce à nos contacts dans 35 pays toujours à l’affût de courants et talents nouveaux, ce festival plutôt petit sur la scène internationale peut offrir une alternative stimulante à des événements plus importants mais plus conservateurs.

 

CEDH: Votre festival fonctionne par thèmes. Vous nous donnez quelques exemples ?

Darina Kárová: Les thèmes viennent de notre programmation, - novatrice, parfois provocatrice, qui veut susciter controverses et réflexions sur des sujets d’actualité ou touchant à l’intime.  En 2004, “Approchez la vérité” reflétait la tendance des créateurs à questionner au coeur leurs publics sur la responsabilité politique, le déclin des valeurs, le suicide…La ligne 2005 pourrait venir du programme OFF – Open Festival Forum -, “Toujours Jeunes”, où les lectures de pièces portent sur la déification de la jeunesse. Médecins, psychologues, cosmétologues, seront là pour en parler.

 

CEDH: Que diriez vous de votre public ?

Darina Kárová: L’attirer a été un challenge. Le début des années 90 connaît une crise du public: la politique s’accapare tout, avec la fin du communisme, la séparation d’avec les Tchèques, la période Mečiar.

Et après 40 ans de “normalisation”, ce public non préparé à la critique est submergé par une culture commerciale de type anglo-saxon, celle des reality shows, de la publicité…qui séduit aussi d’emblée les jeunes. On veut la même chose au théâtre: l’aseptisé, les fausses émotions, au mieux l’approche bourgeoise.

On n’aime guère aussi se rappeler ceux du “bloc” passé, à l’exception de ses amis tchèques - et la billetterie s’en ressent, quand le festival invite des Lithuaniens, des Estoniens…

Tout cela, avec un programme qui dérange. À Varsovie par exemple, le metteur en scène Krzysztof Warlikowski vit la même situation.

 

CEDH: Vous avez pourtant  trouvé des modes d’approches ?

Darina Kárová: Oui, en créant 2 pôles, avec des spectacles significatifs au niveau international et une semaine de fête dans la ville, des activités régionales, des ateliers pour enfants, des concerts…ainsi que des films, des lectures de pièces dans le OFF... Un faisceau d’activités pour attirer des non initiés ou les jeunes, - avec qui nous faisons un gros travail éducatif -,  et  les faire s’intéresser aux spectacles principaux.

Et puis si le contenu des spectacles est sérieux, la forme est attractive, à la lisière des genres, entre danse et art visuel, tragique ou burlesque… On rit souvent, de bon coeur, ou dans la profondeur - c’est ça, l’avant-garde d’aujourd’hui.

 

CEDH: Comment réagissent les médias ?

Darina Kárová: Les rapports sont très bons avec les télévisions privées, et nous ne sommes plus interdits comme à la mi 90 sur la télévision publique, – mais nous restons sans captation de nos spectacles, connus pour leur haut niveau, mais jugés peu commerciaux. Côté presse, des annonces, mais pas de critiques, ce qui est une situation tragique et quasi générale en Slovaquie au niveau artistique. Il n’y a pas de dotation régulière pour les périodiques d’information liés à la réflexion, et les quotidiens ne donnent pas l’espace nécessaire à leurs journalistes - de toute façon pas formés pour ça. Et ce d’autant moins que le théâtre de Nitra, très contemporain, exige un langage adapté. Les critiques nous viennent de l’extérieur, via la quarantaine de journalistes étrangers présents au festival.

 

CEDH: Cette situation est aigue, mais partout ailleurs en Europe, en Amérique du nord, on s’interroge aussi sur la place de la critique dans le domaine artistique et sur la part grandissante prise par l’événementiel.

Darina Kárová: C’est vrai, et même si les critiques tchèques ont eu pendant 10 ans un espace de réflexion que n’ont pas eu les Slovaques, ils vivent aussi ces problèmes. Tous se réuniront bientôt sur le thème “La mort de la critique”…

 

CEDH: Dans votre position de festival international, et compte tenu de vos orientations,  quels sont vos échanges avec les professionnels du théâtre en Slovaquie ?

Darina Kárová: Avec un milieu encore en recherche d’identité entre divertissement et questionnements profonds, les choix ne sont pas évidents. Ceci dit, en 14 ans et dans le seul programme principal, il y a eu 110 oeuvres slovaques pour 130 étrangères, avec des mises en scène par les plus noms les plus établis de Slovaquie, - Blahoslav Uhlár, Roman Polák, ou par une génération plus jeune: Rastislav Ballek, Martin Čičvák

Notre collaboration avec les professionnels, c'est d'ouvrir une confrontation avec des courants dont ils ont longtemps été coupés, via les spectables et des rencontres et ateliers avec les nombreuses personnalités internationales présentes au festival. C’est en outre toutes formes de promotions pour les acteurs, les créateurs, ou pour des initiatives comme celles de l’Institut du Théâtre - l’Atelier de la traduction, ou Nova Drama, écho des tendances nouvelles en dramaturgie. Avec, en événement depuis 10 ans, la remise des prix Dosky de la saison théâtrale nationale.

Entre Charybde et Sylla, nous avons créé un pont… encore insuffisamment utilisé.

 

CEDH: Que pouvez-vous dire du milieu culturel slovaque ?

Darina Kárová: Politiquement très polarisé et mobilisé au début des années 1990, ce milieu est aujourd’hui en phase de désillusion et de lassitude, ce qui ne l’aide pas à se concerter pour faire des propositions cohérentes au gouvernement. En cette période de reconstruction où le politique et l’économique ont primé, c’est aussi l’atmosphère sociale même, - où l’on se cherche ses moyens d’adaptation -, qui n’incite pas à s’ouvrir à la culture.

Il faut espérer que les mouvements d’aujourd’hui sur, par exemple, des questions anciennes comme l’achèvement du nouveau Théâtre national conçu il y a 25 ans, perdureront au-delà des législatives anticipées du 17 juin prochain pour déboucher sur une vraie prise en considération de la culture - et sur la volonté d’agir en interaction et à long terme dans ce domaine.

 

CEDH: Parmi les nombreux festivals créés dans les années 1990, à la fin du communisme, pouvez-vous nous en citer quelques-uns dans la lignée de Divadelná Nitra ?

Darina Kárová: On trouve en Pologne “Kontact” et “Dialogue”, “Divaldo” en République tchèque, le festival de Sibiu en Roumanie, “Baltic House” à St Petersbourg. Et aussi le “Festival Bitef”, plus ancien, à Belgrade, - avec d’autres… Autour d’une pluralité de thèmes, ils sont tous très ambitieux sur les échanges culturels.

 

CEDH: Vos objectifs, vos souhaits particuliers à ce jour ?

Darina Kárová: Trouver un sponsor principal, quelqu’un qui ne voudrait pas que des célébrités, mais apprécierait la décou verte et les remises en cause,…dans une ville qui n’est pas Bratislava, mais à 90 km de là. Nous aimerions aussi devenir un médiateur de la création, partie prenante dans une coproduction spécialement conçue pour le festival, et ne plus être seulement  inspirateur ou présentateur.

Divadelná Nitra 2006: du 22 au 27 septembre

Institut du Théâtre: www.theatre.sk                                                  

 

Claude Olga Infante

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